Ouvrons les portes !
Pour un accès des filles à TOUS les internats de prépa
21
sept.
2009
0 comm.

Les lycées français proposent près de deux fois moins de lits d’internat aux filles qu’aux garçons. Un déséquilibre qui décourage de nombreuses jeunes femmes d’intégrer les classes préparatoires aux grandes écoles de ces établissements.

Lycée Henri IV

Aperçu du lycée Henri IV dont l'internat n'est pas accessible aux filles

Les filles françaises qui choisissent les classes préparatoires, une filière d’excellence pour leurs études supérieures, partent avec un handicap : elles ont globalement deux fois moins de chance que les garçons d’être logées sur place.

Pour ses vœux d’inscription en classe préparatoire scientifique, Solenne a choisi Louis-le-Grand et Saint-Louis à Paris. Deux prépas avec internat « pour bien travailler sans contraintes matérielles ». Avec 19 de moyenne en mathématiques tout au long de son année dans la meilleure terminale du lycée Thiers à Marseille, Solenne a été prise sur son premier choix : Louis-le-Grand, et son quotient familial lui a permis de décrocher l’internat. Elle apprécie le calme de « cette chambre pensée pour le travail et le sommeil » et la possibilité « de frapper en face pour demander de l’aide sur un exercice », ou de « faire les devoirs à plusieurs dans une salle du lycée ».

Clara avait choisi une prépa privée, Sainte-Geneviève (surnommée « Ginette », à Versailles) en premier choix. Trois rentrées plus tard, elle cube, le moral gonflé à bloc pour réaliser son rêve : intégrer Centrale Paris. « Sans les copines, toujours là le soir pour vous offrir un carré de chocolat, sans tous ceux qui m’ont aidée à ne pas trop douter de moi, je ne serais plus là », rapporte la jeune fille.

« Ginette » est une exception. Ses 820 étudiants et étudiantes y sont tous internes, c’est la règle et, de l’avis général, elle est pour beaucoup dans les excellents résultats de cet établissement. Ailleurs, les lits manquent pour tous et plus cruellement pour les filles. Certains internats leur sont tout bonnement interdits et pas des moindres. C’est le cas de Henri IV (Paris) – qui, depuis sept ans, figure tout de même dans le quatuor de tête des prépas qui permettent d’intégrer les meilleures écoles – mais aussi de Stanislas ou Janson-de-Sailly à Paris, des Lazaristes à Lyon, ou de Poincaré à Nancy. A contrario, il existe en France un seul internat réservé aux filles : Paul Cézanne à Aix-en-Provence.

Cette injustice est une des dernières résurgences d’un passé peu glorieux puisque ce n’est qu’en 1882, soit quatre-vingts ans après la création des lycées napoléoniens, que s’est ouvert le premier lycée public de jeunes filles. Ces dernières ont aussi dû attendre 1972 pour se voir autorisées à postuler à Polytechnique. En bonne héritière de ce poids de l’histoire, Paris loge sur place 316 étudiantes (toutes prépas confondues, y compris les littéraires et les économiques et commerciales) et 695 étudiants. Soit plus du double ! Bien sûr, il y a les 479 « internes-externées » qui trouvent place au Foyer des lycéennes, construit pour elles en 1954, mais elles sont à 45 minutes du Quartier latin (soit 1 h 30 de trajets quotidiens) et exclues de l’émulation du pensionnat.

Cadre rassurant

Dans les autres académies, ce n’est pas tellement mieux. Outre Caen, Orléans-Tours et la Corse qui logent plus de filles, les douze autres académies qui ont répondu à une enquête réalisée au printemps par le ministère de l’enseignement supérieur – que Le Monde s’est procurée – proposent une majorité de lits aux garçons : à Lyon, le rapport est de 1 212 garçons internes contre 690 filles, à Rennes de 721 contre 447, à Besançon de 202 garçons contre 46 filles, à Lille de 927 contre 619, à Limoges de 143 contre 40. Globalement, selon cette étude qui porte sur 16 académies, 3 412 jeunes filles de classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) sont internes contre 6 087 garçons, toutes disciplines confondues.

Et si les filles avaient pourtant, plus encore que les garçons, besoin de ce cadre rassurant ? « En entrant en deuxième année, 31,7 % des étudiantes avouent avoir songé à arrêter la prépa l’année d’avant, contre 17,1 % des garçons. Soit près de deux fois plus », rappelle Philippe Tournier, le proviseur de Marcelin Berthelot, à Saint-Maur-des-Fossés, qui a initié ce sondage dans ses prépas (à internat mixte).

« A voir le nombre de défections dans leur groupe, je me demande si elles ne s’inscrivent pas en prépa pour se prouver qu’elles peuvent y être admises et en définitive doutent tellement qu’elles sont nombreuses à opter pour une autre orientation », regrette le proviseur du lycée du Parc à Lyon, Pierre-Jean Bravo. En dépit d’un nombre supérieur de garçons dans ses classes, il leur réserve la moitié de ses lits d’internat, espérant ainsi les encourager à venir, comme les lycées Saint-Louis (Paris), Hoche (Versailles) ou Fauriel à Saint-Etienne. « Il est en effet exceptionnel qu’un élève inscrit à l’internat se désiste ; alors qu’en revanche de très bons candidats à qui je ne peux le proposer refusent l’inscription », constate Hélène Cahn-Rabaté, la proviseure de Saint-Louis.

Mais ces proviseurs qui pratiquent une politique volontariste envers les filles scientifiques sont des exceptions dans un paysage où le cas de figure le plus répandu reste l’octroi d’un tiers des places aux étudiantes en sciences. Pourtant, ce manque de lits pour filles dans les internats se fait encore plus sentir depuis que les CPGE se préoccupent d’ouverture sociale. « Il est évident que les jeunes filles issues de l’immigration qui vivent loin dans les banlieues et participent en outre, traditionnellement, largement aux tâches ménagères, ne peuvent réussir qu’au sein d’un internat », rappelle l’inspecteur général de l’éducation nationale en charge du dossier, Claude Boichot. Une analyse que partage François Taddei, directeur de recherche à l’Inserm, qui se bat pour attirer en sciences de très bons élèves de banlieue et a vu l’an dernier une brillante jeune fille de Clichy-sous-Bois abandonner son année préparatoire à Henri IV. Un lit d’internat aurait peut-être changé le cours de sa vie.

Article de Maryline Baumard paru dans le supplément du Monde daté du 16 octobre 2008.

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